Cartographie croisée des sources historiques médiévales, par Gaths.

C’est une question qui revient souvent lorsqu’on parle des sources médiévales qui sont parvenues jusqu’à nous et dont nous nous servons en AMHE : pourquoi celles-ci ont survécu et pas d’autres ? Généralement, l’on invoque les turpitudes de l’histoire, tels que les châteaux brûlés, le parchemin reconverti en matière première pour l’artillerie, la reconversion des papiers, etc. L’on constate aussi que, pour la période 1300-1500, qui va nous intéresser ici, nous pouvons délimiter la provenance de nos sources sur un périmètre assez précis: le centre-sud germanique (Rhénanie, Souabe, Palatinat, Autriche, Bohème, Saxe, Bavière, etc.) et nord italien (Milanais, Romagne, Emilie, Toscane), espace scindé en deux parties par la chaîne des Alpes. L’on peut donc alors poser certains types d’interrogations comme « pourquoi n’y a-t-il pas plus de sources médiévales françaises ? » et l’expliquer par les turpitudes vues plus haut, ou par le fait plus précis que nous avions alors un espace alpin (j’entend par là sud de l’Allemagne et nord de l’Italie actuelle) où les conflits importants et porteurs de vandalisme effréné étaient rares (jusqu’aux guerres d’Italie du moins, comme le pillage de Rome par les troupes de Charles VIII) et où la dynamique économique due au négoce était très forte, alors que dans le même temps qu’en France les villes et les campagnes subissaient la guerre de cent ans, et aussi la concurrence des villes flamandes et/ou hanséatiques par exemple. C’est une des explications que l’on peut avancer. Mais pas que.

La prospérité économique
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L’on note donc un espace fort pour l’origine de nos sources (en se basant sur ce tableau), cet espace alpin, ou nord-italien et sud-allemand (1). L’on pourrait aussi l’appeler espace central européen, voire même sud-impérial, car il y’a eu, pendant un laps de temps allant du Xe au XVIe siècle, une forme d’unité politique sous la couronne impériale germanique, avant que les villes et principautés italienne ne conquièrent plus d’indépendance à partir du XIe siècle. Dans cet espace alpin nous avons ainsi, pour le haut moyen-âge, un espace économique fort au cœur de l’Europe : espace bancaire en Italie du nord, espace de production et de négoce au centre et au sud de l’Empire, ainsi qu’espace allemand au centre de l’arc commercial européen médiéval allant des villes de foire de Champagne, de l’espace économique flamand, de la puissante Hanse et des espaces de productions de matières premières de l’est de l’Europe.

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Cette puissance économique est une des raisons de l’avènement des villes libres ou de petits états indépendants (ou soumis directement à l’empereur qui leur laissait une certaine indépendance qui différait selon les droits alloués ou obtenus), provoqué en grande partie par une bourgeoisie marchande ou une classe aristocratique soucieuse de préserver leur prospérité et d’éviter les drames d’origines humaines évitables (guerre, impôts exorbitants de la part d’un suzerain lointain, désordres civils) ; et cette prospérité est aussi une explication plausible à la forte présence de livres d’armes, précieux, symboles de pouvoir pour des princes de petits états (et pour autant commanditaires très riches) ; l’éclosion de Maîtres d’armes instruits dans des villes ou des cours prestigieuses, et souhaitant préserver leurs savoirs sur papier est aussi une conséquence de cette paix.

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Damnatio Memoriae

Il serait néanmoins un peu facile aussi d’affirmer que ces traités soient parvenus jusqu’à nous car cet espace était en paix et que les archives ont survécu  probablement pour cette raison (même si cela fait beaucoup de conditionnels, en reprenant une thèse disant que nous aurions perdu les hypothétiques sources françaises à cause des dépôts d’archives (châteaux, palais, églises, prisons…) brûlés ou pillés à la Révolution par exemple. Il faut rappeler que cet espace alpin a connu aussi son lot de chaos : guerres d’Italie au XVe-XVI, Le sac de Rome par Jorg vin Frundsberg en 1527, guerres de religions en Allemagne, sac du Palatinat par Louis XIV et ruine de l’Allemagne, guerre napoléoniennes, guerres du XIXe-XXe siècle… les occasions n’ont pas manqué pour que nous perdions là aussi de nombreuses sources, ce qui est certainement le cas. Mais, si nous avons en grande majorité des traités qui ne viennent que de ces zones précises, c’est peut être parce que c’est le seul endroit où l’on en a produit (à peu de choses près). Toutefois nous sommes là devant un mystère absolu : nous ne pourrons jamais savoir ce que nous avons perdu et combien nous avons perdu en ce qui concerne les traités d’armes européens. Les avancées technologiques rendant à chaque génération des pratiques martiales et des armes obsolètes, elles sont tombées petit à petit dans l’oubli et ce n’est que récemment que les traces de ces traditions ont acquise aux yeux des hommes toute leur valeur (à quelques exceptions près, comme d’habitude). A mon sens, les traités dont nous disposons aujourd’hui (2) ne sont même pas le haut de l’iceberg des traditions martiales européennes éteintes, mais tout au plus un sac de glaçons éparpillés et compactés dans nos sites de recherches et de transcriptions. C’est notre plus beau drame en AMHE.

Métallurgie et artisanat

Mais revenons à nos moutons. Il y a peu, lors d’une conférence organisée par l’OGN (3), Thibaud Dunas, artisan taillandier de son état, nous a parlé des bassins sidérurgiques en Europe au XVe siècle, et m’a mis la puce à l’oreille d’une nouvelle explication. Revoyons la carte précédente avec les bassins métallurgiques et les gisements importants de fer mis en évidence :

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Voici une corrélation intéressante. Nous avons vu plus haut que le contexte économique favorable à l’établissement de Maîtres d’armes est une explication possible de la provenance géographique effective des sources. Mais pourrions-nous avoir ici une origine plus précise de l’établissement même de traditions martiales fortes grâce à une vivacité particulière des bassins métallurgiques ? Nous pouvons éventuellement tracer un schéma simple : 1. Présence géographique d’un gisement d’un minerai de fer important (en quantité comme en qualité) >2. Éclosion et favorisation d’un artisanat spécialisé dans la fabrication d’armes de plus en plus performante >3. Éclosion et favorisation d’une tradition martiale construite et améliorée par plusieurs générations successives de techniciens, les Maître d’armes, associés à des artisans taillandiers qui ne cessent de s’améliorer eux-mêmes (voire certains qui coiffaient les deux casquettes, comme Meyer et son activité coutelière).

Toutefois, à l’appui de cette dernière carte, croisée avec la première sur l’origine géographique des sources, l’on voit que cette explication est surtout valable pour le versant sud (italien) de notre espace alpin (gros bassin métallurgique en Lombardie (4)) ; le versant nord, quant à lui, n’a pas de bassin particulièrement important, mais est en revanche à la croisée de tous les axes commerciaux reliant les principaux bassins économiques comme métallurgiques (sud-est autrichien, Lombardie, Rhénanie, Bohème… ce qu’on peut voir dans cette vidéo où notre camarade slovène Roman Vucanjk explique, entre autres, que Joachim Meyer, vivant dans une ville-carrefour très importante comme Strasbourg, où les échanges culturels étaient naturellement favorisés par les échanges commerciaux, il aurait pu avoir une influence croisées des traditions germaniques et italiennes).

Autant de questions que de réponses

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Au final, comme pour beaucoup d’hypothèses en AMHE, tenter d’interpréter l’origine géographique des sources martiales qui sont parvenues jusqu’à nous soulève plus d’hypothèses valables que de réponses définitives. L’on peut formuler une explication contextuelle relative à la prospérité économique pour justifier de leurs mises au propre sur parchemin et papier (5), une origine technique due à un afflux de matières premières de bonne qualité favorisant un certain artisanat à un moment donné, ou, de manière plus aléatoire, des mesures correctes prises pour garantir et préserver l’intégrité d’un traité des ravages du temps. Même si ces questions peuvent paraître anecdotiques quand on ne s’intéresse qu’à la source et aux tentatives d’applications auxquelles nous nous livrons chaque semaine dans nos salles d’armes respectives, c’est toutefois une dimension de notre travail importante à considérer lorsqu’on veut prendre un peu de recul sur un contexte global qui a conditionné la rédaction de ses traités qui nous occupent tant.

Gaths.

Corrections & validation: Adrien, Clémentine, Philippe.

Un remerciement tout particulier à Phil Caribou pour ses éclairages multiples, ses infos, et ses corrections. Voici au passage son Blog tout neuf.

 

Notes:

  1. Au passage, il faut faire très attention avec les notions géographiques qui sont très différentes d’une époque à l’autre ; la notion de frontière à cette époque n’étant pas la même qu’ aujourd’hui par exemple. L’erreur la plus commune est d’imaginer une parfaite maîtrise des frontières par les états (notion aussi vague et aléatoire à l’époque) ainsi qu’une claire définition des états géographiques qui en découle ; les frontières étaient poreuses, et même s’il existait alors de nombreux octrois et points de passages, où l’on payait pour l’usage d’un pont ou l’entrée dans une ville dont on n’était pas ressortissant, il n’existait pas à proprement parler de douane… Les flux commerciaux échappant en grande partie au contrôle des états, mais qui ne sont pas moins assujettis aux cataclysmes de l’époque (guerre, épidémies, etc.). De même le concept de nation (au sens moderne) ne date tout au plus du XVIIIe siècle, et l’on a, dans cette période de 200 ans et dans cet espace nord et sud alpin, une large variété d’états sous des formes diverses (duchés, royaumes, comtés, évêchés, villes libres, etc.) où les droits et les devoirs des gens du communs changent d’un endroit à l’autre. L’on ne peut vaguement qu’unifier ses régions là que sous des aires linguistiques (ou religieuses, ou culturelles, ou politiques pour certains endroits, etc.) où l’on est sûrs que la plupart des gens se comprenaient entre eux sur les champs de foire : un espace germanique au nord des alpes et italien au sud, tout en gardant en tête que les dialectes avaient des variations d’une région à l’autre.
  2. Et, au vu des avancées technologiques et de l’indexation croissante des bibliothèques, je ne pense pas qu’il en reste beaucoup à trouver. Pourvu que j’ai tort !
  3. Conférence de l’OGN #3 du vendredi 27 Janvier 2017 avec Thibaud Pascual et Thibaud Dunas sur la forge en AMHE
  4. Au passage, on peut souligner l’excellence qu’avaient acquise les Milanais dans la fabrication d’armes et d’armures, exemple ici.
  5. L’on peut aussi insister sur le prestige apporté à la bibliothèque d’un noble ayant passé commande à un Maître d’armes réputé.

Bibliographie:

-Pierre-Alexandre CHAIZE, Les arts martiaux de l’Occident médiéval : comment s’écrit et se transmet un savoir gestuel à la fin du Moyen-âge, thèse de doctorat sous la Direction de B. Laurioux, Université Paris-Saclay, 2016.

-Georges DUBY de l’Académie Française, Grand Atlas Historique, Larousse, 1978, revue en 2004.

-François Menant, Pour une histoire médiévale de l’entreprise minière en Lombardie.

-Wiktenauer.com

 

 

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