Qu’est ce que la Destreza? par Sébastien Romagnan

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La Destreza ou Verdadera Destreza est un modèle d’escrime créé en Espagne au XVIème siècle qui va rapidement s’opposer à l’escrime commune ou escrime vulgaire. Elle est née en 1569 sous la plume de Jeronimo Sanchez de Carranza qui en pose les premières bases dans La filosophia de las armas. C’est sans doute dans les travaux de Camillo Agrippa que se trouve une partie de son inspiration mais, contrairement aux maîtres et escrimeurs qui le précèdent, cet humaniste, qui s’appuie sur la raison et la connaissance, souhaite sortir de l’empirisme et faire de l’escrime une discipline fondée sur la géométrie et la démonstration mathématique. Cet objectif est repris par tous les maîtres qui lui succéderont, d’où la qualification de la Destreza d’escrime euclidienne. Cette logique se traduit dans la manière dont elle est enseignée et conçue. La Destreza est une escrime raisonnée et réfléchie. Dans le combat, la raison doit l’emporter sur la passion et la défense sur l’attaque. Art d’autodéfense, la Destreza permet à celui qui la pratique de rester en vie. La mort de l’adversaire n’est pas une fin en soi, elle peut être nécessaire mais n’est ni souhaitée à priori, ni recherchée. La contre-attaque est mesurée et proportionnée à l’agression ; c’est pour cela que la Destreza trouve son accomplissement dans le mouvement de conclusion : un désarmement qui permet de neutraliser son adversaire sans le tuer. Ainsi le Diestro, l’escrimeur qui pratique la Destreza, prouve sa supériorité physique à l’escrime mais aussi sa supériorité morale en laissant la vie à son agresseur.

Carranza
Carranza

C’est au cours des XVIIème et XVIIIème siècles que la Destreza se diffuse dans la péninsule ibérique et l’empire espagnol sous l’impulsion de Luis Pacheco de Narváez, le disciple de Carranza. Elle reste néanmoins relativement confidentielle et réservée à une certaine élite pour au moins deux raisons. Elle s’appuie d’abord sur les mathématiques, et nécessite la maîtrise de notions géométriques, la connaissance d’Euclide des théorèmes de Pythagore et de Thalès, tout un savoir inaccessible au commun des mortels à l’époque. Ensuite, les principaux maîtres et auteurs de Destreza sont, soit des amateurs qui ne vivent pas de l’escrime, soit des maîtres installés ne cherchant pas de clientèle. Carranza est gouverneur du Honduras de 1589 à 1594 ; Francisco Lorenz de Rada est Grand d’Espagne et Canciller mayor de las audiencias y registrador perpetuo de la Nueva España; Narvaez est le maître d’armes attitré du roi Philipe IV et Ettenhard occupe la même fonction pour Charles II. C’est pourquoi la Destreza se trouve réservée à une caste d’Hidalgos. Cependant, cette école se développe et se diffuse parallèlement aux écoles française ou italienne par exemple.

Qu’est ce qui différencie les écrits de l’école espagnole des ceux relatifs aux écoles françaises et italiennes ?

Les AMHE sont parvenus jusqu’à nous grâce aux écrits des maîtres d’armes qui nous ont précédés. Tous ces traités n’ont pas été écrits avec les mêmes intentions. Certains auteurs expliquent les techniques et les « bottes secrètes » qu’ils ont acquises au cours d’une vie de combat. D’ autres auteurs expliquent la structure leur enseignement ou des coups qui, en raison de leur dangerosité, ne peuvent être travaillés à la salle d’arme. D’autres auteurs, comme Capo Ferro, ont écrits des livres plus proches de la brochure publicitaire que du traité d’escrime. Enfin, et c’est à cette catégorie qu’appartiennent les auteurs espagnols et les traités de Destreza, décrivent un système d’escrime théorique. Ses caractéristiques théoriques et systémiques constituent, il me semble, la principale singularité de la Destreza. Cela différencie les traités espagnols, des traités français et italiens qui expliquent principalement des techniques à utiliser dans une situation précise, très contextualisées, liées à une arme et une époque. C’est pourquoi elles ne sont pas toujours transposables. Certaines parades circulaires, que Liancour explique dans le chapitre XVII de son traité, ne sont pas réalisables avec une rapière pesant plus d’un kilo. Les traités de Destreza expliquent quand à eux un système théorique complet, une grille d’analyse de l’escrime. Leur contenu est décontextualisé, il n’est pas lié à l’usage d’une arme spécifique. Leur contenu ne peut être utilisé tel quel durant un combat, mais il permet de s’entraîner dans des conditions d’expérience, grâce à des positions et des distances précises et très codifiées. Ainsi, il est possible de comprendre les règles fondamentales qui régissent l’escrime, de les appliquer en toutes circonstances et de s’adapter.

Un escrimeur qui connait cinq techniques et qui, quelles qu’en soit les raisons, ne peut les utiliser au cours d’un duel, est démuni. Un Diestro, s’il est bien formé, comprend les règles qui régissent l’escrime, ainsi il pourra adapter sa stratégie et sa tactique aux réalités et aux besoins de son combat. Ainsi, la Destreza me permet de continuer à tirer malgré les « ravages » de l’âge. Ma condition physique, à 40 ans, n’est pas celle que j’avais à 25, mon endurance n’est plus la même, mon bras et mon épaules sont moins solides, et je ne me fends plus aussi loin. Cependant, comme je n’ai pas appris des « techniques clé en main », j’adapte ma manière de combattre à ce que mon corps est encore en mesure de faire.

Comme nous sommes dans la période de la sortie du film Star Wars, je conclurais en disant que la Destreza est comme le bon côté de la Force, il est plus long à maîtriser, plus difficile également mais qu’il permet de former des escrimeurs plus complets.

Sébastien Romagnan.

Note du Blog OGN: le livre sur la Destreza de Sébastien Romagnan est disponible ici, en anglais ici. Avoir aussi ses nombreuses vidéos 😉

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Corrections et validation: Gaths, Clémentine.

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