Les allégories vertueuses dans le Segno de Vadi, par Gaths.

L’iconographie martiale

Dans l’œuvre qui est parvenue jusqu’à nous de Philippo Vadi, De Arte Gladiatoria Dimicandi, apparaît, comme chez son inspirateur Fiore, deux schémas appelés Segno, et qui servent d’aide-mémoires ; chez Fiore, il n’y en a qu’un, qui compile les allégories symboliques représentant le bon comportement et les vertus de chaque partie du corps de l’escrimeur avec les axes de frappe. Vadi, en revanche, divise son segno en deux : l’un représente les coups (colpi), l’autre uniquement les allégories. Autre différence, là ou Fiore va utiliser peu d’allégories, Vadi en utilisera beaucoup, et sera plus direct par rapport à la vertu enseignée par le symbole ou en lien avec celui-ci. Fiore se limite ainsi à quatre symboles :

  • Le lynx de la prudence ;
  • Le tigre de la célérité ;
  • L’audace du lion ;
  • La force de l’éléphant.
Les Segnos dans les œuvres de Fiore
Les Colpi chez Vadi
Les Colpi chez Vadi

Vadi, lui, utilise 10 symboles sur son Segno des vertus (ce qui explique sûrement pourquoi il a fait faire les Colpi à part, dans un souci de clarté). Ces symboles sont utilisés dans un but mnémotechnique : les livres sont peu nombreux (l’œuvre de Vadi date des années 1480, et Gutenberg a beau avoir imprimé sa première Bible trente ans auparavant, l’imprimerie ne se diffuse que peu à peu) , et il faut retenir par cœur les principes qui y sont expliqués ; c’est aussi dans ce but, entre autres, que le texte est construit en vers chez Vadi. Chacun de ces symboles est accompagné par une courte strophe composée de deux à quatre vers. Le but de cet article va être de tenter de décrypter ces dix symboles les uns après les autres ; toutefois, les symboles étant tous très lourd de sens et chargés de significations, nous allons tenter de garder en tête le cadre de leur symbolique dans le combat, ainsi que le cadre de leur signification contextuelle ; ces symboles utilisés par l’artiste engagé par Vadi (ou  Vadi lui-même ?) ne sont à mettre en rapport qu’avec la symbolique et l’iconographie médiévale et Renaissance (Quattrocento) qui sont les idiomes des moyens de communications utilisés ici. Nous allons donc tâcher de ne pas trop extrapoler sur leur symbolique dans l’imaginaire occidental médiéval et postmédiéval ou sur l’Héraldique par exemple.

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Le mental

La tête : Le compas (Sexto)

compas« Io sono un sexto che fo partimenti/ O scrimitore ascolta mia ragione/ Cusì misura el tempo  simelmente »

« Je suis un compas qui divise/ Ô escrimeur écoute ma raison/ Tu pourras ainsi mesurer le  mouvement (1)»

Au premier abord, Vadi symbolise ici l’état d’esprit que doit conserver l’escrimeur lors du combat ; il doit rester concentré, observateur, et bien comprendre ce que fait son ennemi, décortiquer son action, son mouvement, le rythme qu’il a pris, mais aussi ce que lui-même, l’escrimeur en question, fait aussi ; ce compas est l’instrument de sa concentration, et ce symbole s’adresse directement à l’escrimeur dans les vers qui l’accompagnent.

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En outre, ce type de compas, contrairement à nos compas d’écoliers modernes, est un outil permettant tout d’abord de reporter une mesure : l’escrimeur doit mesurer correctement et s’accorder au rythme du combat.  Vadi appuie ainsi lui-même son texte avec ce compas, symbole de la géométrie, des sciences exactes, de la rigueur mathématique, et aussi un symbole  de prudence, de justice, d’équité, de véracité, toutes les vertus fondées sur l’esprit de mesure :

Vadi, Chapitre Premier, Commencement (folio 4 recto):

« […]La géométrie divise et sépare/ Avec d’infinis nombres et mesures/ Et remplit les pages avec science/ L’épée est le sujet de ses soins/ Il est bon de mesurer les coups et les étapes/ Pour trouver ta vérité dans la science,/ L’escrimes est née de la géométrie,/ Elle lui est assujettie, sans fin ;/ Et ce [parce qu’] ensemble elles sont infinies./[…]/La musique embellit et assemble/ L’art du son et les paroles/ Et avec science les rendent parfaits./ Ainsi la géométrie et la musique combinent/ Leurs vertus scientifiques dans l’art de l’épée/ Pour aviver l’étoile brillante de Mars. […]. »

 Pour simplifier, l’usage ici de l’outil de l’architecte ou du géomètre symbolise l’application de la logique, de la raison, de la science, de la concentration.

Le cœur : l’œil (Ochio)

oeil« L’ochio col cor vole star attento/ Ardito e pieno di providimento »

“L œil avec le cœur doit être attentif/ Audacieux et plein de prévenance »

« Voir avec le cœur », tel est le message supposé ici ; le texte insiste sur l’audace et la prévenance qui doit accompagner ce symbole simple. L’on peut voir ici un principe sur la « sensation » du combat, du fait qu’il faille suivre son instinct en « regardant avec son cœur ». Cet œil peut être aussi une extension de l’esprit et de la précédente allégorie du compas, qui suggère ainsi de bien accorder sentiment (cœur), vision (œil) et analyse (compas), histoire de réellement bien être à ce que l’on fait pour ne pas être abattu : se concentrer sur ce qu’il se passe, certes, mais être conscient de ses sentiments propres. L’on se rapproche ainsi des principes de prudence inhérents à l’escrime italienne.

L’on peut ainsi se rapprocher du Chapitre III (folio 5 recto): « […]C’est alors ton devoir que d’être astucieux/ Avec l’œil sur l’arme ennemie/ Mesurant distance et mouvement [tempo], dans une bonne position/ fait que ton cœur s’accorde avec ta défense(2)/[…] ».


Les membres supérieurs

Rappel : la main gauche est la main « faible », celle qui tient le pommeau de l’épée longue, la main droite étant la main directrice, sous la garde.

L’épaule gauche : le bélier (Muntone)

belier«  Io son un muntone e sto sepre amirare/ Che per natura sempre voglio cozare/ Così convien che tue taglio sia ingenioso/ Sempre parar quando sera reposo »

« Je suis un bélier(3) et toujours je suis sur le qui-vive(4)/ Car ma nature est toujours de vouloir charger/ Il convient ainsi que ton coup [de taille] soit ingénieux/ Et de toujours parer quand cela doit être la réponse ».

Ici, le côté « fonceur », fort et stable, du bélier est mis en avant pour indiquer quel doit être le comportement du bras gauche. Vadi tempère ce principe en soulignant qu’il convient de rester ingénieux.  L’on doit être agressif mais rester vigilant comme un bélier, cependant la force dans la défense et dans la parade ne doit pas se faire de manière désordonnée ; de même il faut toujours être « sur le qui-vive »(5) (sepre amirare) et prêt à défendre en cas de contre attaque et/ou de changement d’attitude de la part de l’adversaire.

L’on peut aussi ajouter que, classiquement, le bélier est un symbole de force ; il est aussi l’outil qui sert à briser les portes des forteresses, et peut avoir ainsi une signification offensive, en apportant de la force aux coups pour le bras gauche, en plus d’aider la main dans sa fonction de « levier » avec le pommeau.

L’épaule droite : l’ours (Orso)

ours« Il natural de l’orso sie el girare/ In qua in la in su in giù andare/ Cusì conviene che tua spalla facia/ Poii la tua spada fa che metti a caccia »

« La nature de l’ours est de tourner/ Pour avancer ici et là, en avant et en arrière/ Ainsi il convient que ton épaule en fasse autant/ Pour que ton épée se mette en chasse »

Pour le coup, Vadi rend les choses assez claires : l’épaule de la main forte induit tout le comportement du haut du corps, l’on accompagne l’épée, d’avant en arrière et sur les côtés, pour donner de la force aux coups et de la vitesse dans les retraites. L’épaule appuie l’épée, et cherche pour l’ouverture. L’ours, anciennement symbole guerrier fort, est utilisé ici comme pour le bélier : pour ses caractéristiques de combat ; l’ours va être en effet moins frontal et plus efficace dans ses déplacements, le girare, tout en demeurant très puissant.

La main gauche : le lévrier (levorero)

levrier« Con la man stanca la spada ò per punta/  Per far ferire d’ezza quando sera giunta/ E se tu voì sto ferir sia intero/ Fa che sia presto come levorero »

« Avec la main faible de l’épée ou de la pointe/ Pour attaquer avec elle lorsque vient le moment/ Et si tu veux que ton attaque soit complète/ fais en sorte d’être rapide comme un lévrier »

La main gauche a deux utilités : soit elle actionne l’épée par un mouvement de levier en tenant le pommeau, soit elle tient la lame de manière à passer en demi-épée (jeu court, combat en armure), et le premier vers indique que la vertu du lévrier marche pour cette main dans les deux cas.

Le chien est plutôt déprécié au moyen-âge, sauf lorsque l’on parle de chasse : le mâtin est l’attribut du  noble, de même que l’activité, qui est du braconnage pour le commun ; l’usage d’un lévrier pour cette allégorie, blanc de surcroît, souligne le caractère « réservé aux nobles » de l’escrime, entre autres. Le lévrier a, de plus, une place de choix très particulière dans l’imaginaire collectif médiéval occidental (6).

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Cet animal noble est choisi ici pour appuyer sur la rapidité que doit avoir la main gauche, quelque soit la manière dont elle est utilisée. Le coup doit être rapide, donc la main gauche, surtout quand elle actionne le pommeau, doit l’être aussi. Cela devient crucial pour le jeu court, quand la main faible part faire les prises et les clés de bras.

La main droite : le serpent (serpente)

 serpent« La man drita vol eser prudente/ Ardita e mortal cum un serpente »

« La main droit veut être prudente/ Audacieuse et mortelle comme un serpent »

L’analogie animale est assez simple ici : le serpent est parfait pour incarner ces caractères de prudence, d’audace, et de létalité ; insidieusement, il se veut aussi rapide autant que mortel. La main directrice est importante, et Vadi le souligne en y faisant accoler un grand dessin, qui ressort énormément sur le document, mais aussi par le graphisme particulier du serpent : il ressemble quand même beaucoup à un dragon, ou à un monstre chimérique, et c’est là le seul symbole « irréel » utilisé dans cette illustration.

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Cependant, au Moyen-âge occidental, les chimères étaient pour beaucoup de monde des choses réelles, surtout en Italie où les rapports de voyages de Marco Polo regorgeaient d’attestations « véritables » de l’existence de bêtes considérées aujourd’hui comme fabuleuses au premier sens du terme (7).  Mais ici, le dragon est considéré comme un « simple » serpent ; il faut ici souligner un des attributs médiévaux méconnus du dragon : il est le Roi des serpents (en plus d’être une incarnation démoniaque, attribut commun aux deux animaux (8)). La représentation graphique ici du serpent en dragon appuie donc paradoxalement l’incarnation vipérine du symbole.


Les membres inférieurs

On va le voir, les quatre symboles restants marchent ensemble pour les membres inférieurs, et sont encore plus indissociables que ceux des membres supérieurs et ceux impliquant le mental ; de plus, Vadi aborde peu la gestion des déplacements, et quand il le fait, c’est principalement ici, et dans le chapitre X :

« […]Et quand tu attaques avec le fendant revers/ Plie ton genou gauche, et note bien:/ Étends ta jambe droite/ Sans pour autant changer de côté./ Ensuite si ton pied gauche comme ta tête/ Sont maintenant attaqués/ Car ils sont plus proches/ Que le droit, qui reste sur le côté/ Alors tu seras solide des deux côtés./ Et si tu veux attaquer d’un fendant droit/ Tu dois plier/ Le genou droit et bien étendre le gauche./ La tête sera aussi attaquée/ Avec le pied droit qui est plus prêt de lui […] »

Vadi insiste sur la stabilité et la solidité que procure le fait d’être bas sur ses appuis ; ce principe est renforcé par le fait que les combattants n’ont pas les jambes tendus dans les illustrations des jeux. Les principes de mouvements sont surtout liés aux trois derniers symboles, celui des clefs étant un peu à part si on le considère comme principe moral avant d’être martial.

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Les genoux et les jambes : les clefs (chiavi)

clefs« E chi queste chiave cum seco non avera/ Acquesto giuoco poca guerra fara/ Le gambe chiave se può ben diri/ Per che li ti serra e anche ti po aprire (9)»

« Et à celui qui n’a pas ses clefs avec lui/ A ce jeu nous pourrons lui faire la guerre/ Les jambes peuvent aussi bien être appelées clefs/ Car elles referment aussi bien qu’elles peuvent ouvrir »

 Plusieurs façons de voir les choses ici : les jambes ouvrent l’attaque et ferment la défense comme les clefs une porte ; les clefs peuvent être une allégorie des prises pour faire chuter l’adversaire (position des jambes sur les jeux) ; des déplacements propres et solides sont les clefs du combat.

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Armes des Montefeltro

L’on peut aussi voir ici un clin d’œil de Vadi à son commanditaire Guidobaldo da Montefeltro, serviteur du Pape, et dont les clefs de Saint Pierre figurent sur les armoiries ; j’ai personnellement du mal à valider cette référence car les clefs de Saint Pierre sont toujours figurées croisées l’une sur l’autre (référence à la Croix), ce qui n’est pas le cas ici.

Le pied gauche : le roc (rocha)

roc« El pié stanco ferma senza paura/ Como rocha fa che sia costante/ E poii la tua persona serà tuta sicura »

« Le pied faible [ou gauche] ferme [protége] sans peur/ Comme le roc fait qu’il soit solide/ Et ainsi toute ta personne sera en sûreté »

Une chose est intéressante ici : c’est un petit roc qui est figuré… sous une tour. Pourquoi alors l’allégorie est-elle plutôt la « rocha » plutôt que la « torre » ? Une première explication pourrait répondre qu’une tour peut se détruire plus facilement qu’un roc, et que l’allégorie doit appuyer ici sur le fait que la jambe gauche -donc jambe arrière si je donne un coup direct à mon adversaire ou si je pare un coup direct- doit rester stable, immobile, solide, comme un roc . Alors pourquoi représenter une tour ? Y-a-t-il eu erreur ou mésentente entre l’écrivain et le peintre ? Peut-être Vadi relie-t-il aussi là encore son œuvre à celles de son inspirateur Fiore, en faisant référence à l’éléphant de la Force, représenté portant une nacelle en forme de tour, ou plus simplement une tour. On peut aussi voir la tour comme le corps de l’escrimeur qui reporte tout son poids sur sa jambe arrière, le roc, pour amortir un coup, ce qui permet de bouger plus facilement le « côté fort » du corps (là encore en partant du principe qu’il s’agit de coups directs), en plantant bien son pied faible dans le sol. Cela doit donc être au pied droit de bouger.

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L’éléphant de Fiore

 Le pied droit : le soleil (sol)

soleil« Tu vedi el sol che fa gran giramento/ E donde el nasce fa suo tornamento/ El pé com el sol va convien che torni/ Se voii chel giuco toa persona adorni »

« Tu vois le soleil qui fait de grands tours/ Et qui retourne vers là où il est né/ Le pied comme le soleil doit revenir/ si tu veux que le jeu s’accorde avec toi »

On appuie ici ce qui vient d’être dit : le pied gauche ou faible reste là où il est, tandis que le pied droit ou fort bouge d’avant un arrière pour accompagner les coups, et comme le soleil revient toujours « vers là où il est né ». A l’appui des autres illustrations de combat (comme le premier jeu illustré, voir plus haut), l’on peut déduire ainsi le mouvement suivant des jambes pour accompagner le coup droit : 1. L’on est en garde, le pied gauche en avant, les deux genoux légèrement fléchis ; 2. L’on donne un coup droit et l’on transfère la masse de son corps vers l’avant en envoyant notre pied arrière (le droit) vers l’adversaire, le pied gauche ne bouge pas ; 3. L’adversaire réplique en envoyant lui aussi un coup droit, l’on recule alors pour parer en renvoyant le pied droit vers l’arrière en transférant le poids du corps sur la jambe gauche qui n’a toujours pas bougée.

Les pieds : la roue du moulin (rota da molin)

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« Quando il pié o l’uno o l’altro fa molesta/ Como rota da molin dia volta presta/ Bixogna esser il cor providitore/ Clui s’aspetta vergogna e l’onore »

«  Quand l’un ou l’autre pied fait obstacle/ comme la roue du moulin ils doivent vite tourner/ [Et] Le cœur dit pourvoir à cela/ A lui de donner la honte et l’honneur »

Cette dernière allégorie synthétise et accompagne les deux précédentes en illustrant les déplacements dans leur ensemble : un pied  reste fort et l’autre avance et recule, cependant la roue induit l’interchangeabilité des deux pieds ; si je suis droitier et que je vais donner un coup direct, ma jambe faible qui ne bougera pas et m’apportera de la stabilité sera la gauche et ma jambe forte sera la droite qui avancera et reculera pour apporter du poids aux coups et aux parades ; à l’inverse, si je suis droitier et que je donne un coup revers, ma jambe gauche devient ma jambe forte et ma jambe droite mon pied faible, ou mon pied d’appui. Le fait d’utiliser une roue suggère aussi la possibilité de tourner autour de l’adversaire, ou que l’escrimeur est l’axe qui est au milieu de la roue, récupérant son énergie et dépendant de ses tours. On a donc ici un mode de déplacement cohérent insistant sur la solidité, pour bien protéger l’intérieur du corps derrière l’épée. Vadi ajoute dans son dernier chapitre :

« [..]Fais que ta pointe soit dirigée vers la face/ De ton partenaire, en garde ou durant l’attaque/ Tu lui enlèveras tout courage/ s’il voit tout le temps une pointe devant lui ./ Et tu feras toujours ton jeu devant lui/ Avec ton épée et avec de légers tours/ Avec une main sereine et agile/ Brisant souvent le mouvement [tempo] du partenaire/ tu tisseras alors [sur lui] une toile telle celle d’une araignée (10)»

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Armoiries de la ville de Mulhouse (Alsace)

Cette roue de moulin est celle aussi qui transmet la force naturelle (de l’eau ou du vent) à la pierre qui mout le grain de blé pour faire la farine ; il y a ici une portée symbolique assez grande, car l’importance de cet instrument dans la vie de tout les jours au Moyen-âge est colossale (11), et le symbole se retrouve un peu partout dans la symbolique médiévale (comme sur les armoiries de Mulhouse) ; cette dimension de « transmission de force » marche aussi dans l’analogie symbolique que fait Vadi avec les déplacements de l’escrimeur.

Tout ce principe de déplacement déduit est appuyé par les principes de volte et demi-volte chez Fiore  (folio 24-a Getty) :

« […] Et ce que [une garde] peut faire, l’autre [combattant]peut le faire. Et chacune des gardes peut faire la volte stable et la demi-volte. La volte stable est lorsqu’en se tenant immobile, l’on peut jouer à l’avant et à l’arrière d’un côté./ La demi-volte est lorsque l’on fait un pas en avant ou en arrière et que l’on peut jouer de l’autre côté en avant et en arrière./ La volte complète est lorsque l’on tourne autour d’un pied avec l’autre pied, et que l’un se tient immobile et que l’autre en fait le tour. »

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Pour résumer

Si je retiens les interprétations simples que l’on en fait, les 10 symboles vertueux se listent ainsi :

Mental 

  • L’esprit analyse et mesure le combat tel un compas ;
  • L’on doit voir les choses avec son cœur, ce qui veut dire suivre son instinct ;

Membres supérieurs

  • L’épaule gauche doit rester alerte et être forte comme un bélier ;
  • L’épaule droite doit toujours tourner et être prompte à l’attaque comme un ours ;
  • La main gauche doit être rapide et preste comme un lévrier ;
  • La main droite doit être prudente, audacieuse et mortelle comme le serpent ;

Membres inférieurs

  • Les genoux doivent faire de bons déplacements car ce sont là les clefs du combat ;
  • Le pied gauche doit rester solide et ferme dans le sol comme un roc ;
  • Le pied droit doit avancer et revenir à son point d’origine comme le soleil ;
  • Les jambes sont alternativement pied fort et d’appui, tournant de l’une à l’autre, transmettant l’énergie, comme la roue d’un moulin.
les allégories des membres inférieurs figurent sur cette autre trace de Vadi parvenue jusqu'à nous, la médaille qu’a faite pour lui Giovanni Boldu
les allégories des membres inférieurs figurent sur cette autre trace de Vadi parvenue jusqu’à nous, la médaille qu’a faite pour lui Giovanni Boldu

Gaths

Notes :

(1) La traduction du terme médiéval italien de Tempo se pourrait faire de deux manières : le temps et le mouvement (pourquoi pas le rythme) ; or Temps et Mouvement sont confondus à cette période et dans cette source-ci. Je privilégie le terme « mouvement », même si il est beaucoup moins riche que le tempo auquel Vadi réfère.

(2) On peux lire ce vers comme « fais que ton instinct s’accorde avec tes réflexes », c’est-à-dire remplace ta réaction animale par un art maîtrisé de l’épée.

(3) Muntone peut aussi se traduire plus simplement par mouton ; or sur le dessin, il y a bien des cornes de bélier sur l’animal. Vadi a peut être utilisé ce terme à la place du terme ariete car muntone était plus couramment utilisé, ou que la construction du vers l’exigeât.

(4) Ou « je regarde » plus littéralement.

(5) Ceux qui, comme moi, on eu la malchance de se retrouver dans une bergerie avec un bélier dedans, savent très bien qu’un bélier reste en permanence « sur le qui-vive ».

(6) A titre d’exemple, du haut moyen-âge jusqu’au années 1940, dans les Dombes, un culte était voué à un lévrier tué par erreur par son maître, lequel, pris de remords, l’avait enterré près d’un puis et avait entouré le petit monument d’arbres ; la bête fût « sanctifiée » par les populations locales, qui venaient déposer sur la tombe les enfants malades (la tombe de Saint Guinefort). L’on peut aussi parler de la présence de choix des lévriers blancs dans certaines tapisseries célèbres comme celle de la chasse à la licorne.

(7) Un grand exemple là aussi : une œuvre parvenue jusqu’à nous, le Livre des merveilles, qui compile les récits en Orient de Marco Polo, Odoric de Pordenone, Jean de Mandeville ou encore Ricoldo da Monte Croce, établit l’existence des dragons de Yunnan, des Cynocéphales de Ceylan, etc. Ses certitudes médiévales sont aussi puisées dans la revitalisation (surtout dans l’Italie du trecento) des textes anciens, comme ceux d’Hérodote ou bien Ctésias de Cnide qui parlent de scorpions ailés ou de fourmis chercheuses d’or, ou Bien encore l’Histoire Naturelle de Pline le Jeune. D’autres livres médiévaux contribuent à cette abondance de sources,  comme le livre de Jean de Mandeville. Il était commun d’accepter l’existence de ses bêtes, car, en citant Xavier Hélary : « […] le vrai se mêle au faux : Marco Polo note que la licorne existe bien. Mais, en réalité, ce qu’il voit comme une licorne est un rhinocéros ! Certains animaux considérés [alors] comme fabuleux existent. C’est le cas de la girafe et du crocodile. Alors, pourquoi les hommes à tête de chien [cynocéphales] n’existeraient-ils pas ? »

(8) Le serpent d’Adam et Eve, le dragon de Saint Georges, etc.

(9) Cette strophe est divisée en deux parties sur le folio : la première est au niveau des clefs à gauche de l’escrimeur, la seconde à droite au niveau de la tour (le roc) ; cependant les deux évoquent les clefs et y sont rattachées.

(10) voir aussi Ch. XI de Vadi.

(11) Les meuniers ont une place très importante dans la société du moyen-âge, que ce soit en coopératives citadines (par exemple les moulins de Toulouse) ou dans les campagnes. Il formeront une partie de la bourgeoisie émergeante.  Les Moulins du Moyen-âge ne servaient pas qu’à moudre le blé, ils servaient aussi comme « moteurs hydrauliques » à foulon (assouplir et dégraisser la laine pour les draps), à tan (poudre d’écorce de chêne pour la préparation des cuirs) ou encore à papier. La place du moulin dans la société médiévale, surtout à eau dans ces régions-là, est très importante.

Bibliographie :

De Arte Gladiatoria Dimicandi MS.1324, Philippo Vadi, rédaction entre 1482 et 1487, Urbino, Biblioteca Nazionale Roma.

-Fiore Dei Liberi, Codex LXXXIV; Codex CX; MS M.383; MS Ludwig.XV.13; Pisani Dossi MS;MS Latin.11269.

Arte Gladiatoria Dimicandi, Luca Porzio, Grégory Mele, The Chivalry Bookshelf, 2001-2002.

Veni, Vadi, Vici, Guy Windsor, Google Books, Helsinki, 2012.

L’épée longue de Fiore, par Benjamin Conan pour De Taille et d’Estoc.

L’épée longue de Vadi, l’intégrale, Gautier Petit pour l’Ost du Griffon Noir, 2013.

Dictionnaire des Symboles tomes 1 à 4, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Seghers, Paris, 1969.

Article sur l’école médiévale, Danièle Alexandre-Bidon, paru dans Historia spécial « Moyen-âge inventeur » n°7, Septembre-Octobre 2012.

Article sur Le Saint Lévrier, Philippe Joutard, paru dans l’Histoire Collections n°36 « Héros et merveilles du Moyen-âge », Juillet-Septembre 2007.

Article « L’orient nourrit l’imaginaire », Xavier Hélary, paru dans Historia Spécial n°132 « Le Moyen-âge Enchanteur », Juillet-Août 2011.

 

Aller plus loin :

L’Ours, Michel Pastoureau, Editions du Seuil, Collection Points, Paris, Janvier 2007.

-Série d’articles sur la contextualisation des sources avec Vadi pour exemple, sur Le Blog OGN (partie 1, partie 2, partie 3).

 

Corrections : Delphine; corrections + validation : Johann, Clémentine.

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